Les racines fascistes de l'écologie ...
Chacun sait ou finira par savoir que l'écologie, ou du moins l'écologisme, possède des racines douteuses et que les relents pétainistes du terroir n'y sont pas toujours absents. Faut-il pour autant que l'amour des hommes implique la haine de la nature ? Faut-il céder, parce que "les écologistes seraient des fascistes", au plaisir polémique de faire dépendre ostensiblement la preuve de son humanité du degré de mépris qu'on témoigne envers les plantes et les bêtes ? Je ne le crois pas, même si je sais déjà, les face-à-face idéologiques étant ce qu'ils sont, que le débat sur l'écologie prendra encore dans les années qui viennent cette forme caricaturale. (...)
"L'amour de la nature dissimulait (mal) la haine des hommes"
Pour parodier l'heureuse formule de Marcel Gauchet, "l'amour de la nature dissimulait (mal) la haine des hommes" (le Débat n°60 août 1990). Nul hasard, en ce sens, si c'est au régime nazi et à la volonté personnelle d'Hitler que nous devons aujourd'hui encore les deux législations les plus élaborées que l'humanité ait connues en matière de protection de la nature et des animaux.(...)
"Im neuen Reich darf es keine Tierquälerei mehr geben" (Dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté des bêtes) - Extraits d'un discours d'Adolph Hitler, ces propos sympathiques inspirent l'imposante loi du 24 novembre sur la protection des animaux (Tierschutzgesetz) (...)
Ces grandes législations doivent malgré tout inciter à réfléchir au fait que l'intérêt pour la nature, s'il n'implique pas ipso facto la haine des hommes, ne l'interdit pour le moins pas. Avouons-le: la formule d'Hitler qui inaugure la Tierschutzgesezt laisse songeur. Avant d'entrer dans le contenu exceptionnel de ces lois, il faut s'interroger sur ce que peut avoir d'inquiétant l'alliance de la zoophilie la plus sincère avec la haine des hommes la plus acharnée qu'on ait connues dans l'histoire...
La critique de l'anthropocentrisme et la revendication des droits de la nature sont particulièrement présente dans la loi la plus importante, celle qui touche la protection du règne animal, cette "âme vivante de la campagne" selon la formule de Göring. On y trouve, sous la plume des principaux rédacteurs, Giese et Kahler, une longue et minutieuse analyse des innovations radicales propres à la Tierschutzgesetz national-socialiste par opposition à toutes les législations antérieures, étrangères ou non, consacrées à la même question. Or, de leur propre aveu, cette originalité tient au fait que, pour la première fois dans l'histoire, l'animal est protégé en tant qu'être naturel, pour lui-même, et non par rapport aux hommes. Toute une tradition humaniste, voire humanitariste, défendait l'idée qu'il fallait, certes, interdire la cruauté envers les animaux, mais davantage parce qu'elle traduisait une mauvaise disposition de la nature humaine, voire parce qu'elle risquait d'inciter les êtres humains à la violence, que parce qu'elle portait un préjudice aux bêtes en tant que telles. C'est dans cet esprit que la loi Grammont interdisait en France, depuis le milieu du XIXème siècle, le spectacle public de la cruauté envers les animaux domestiques (tauromachie, combat de coq, etc.).
Or si on compare la Tierschutzgesetz avec celles qui entrent en vigueur dans les autres pays d'Europe à la fin des années 20, il apparaît en effet, qu'elle tranche par sa volonté affichée d'en finir avec l'anthropocentrisme. (...) "La cruauté n'est plus punie sous l'idée qu'il faudrait protéger la sensibilité des hommes du spectacle de la cruauté envers les animaux, l'intérêt des hommes n'est plus ici l'arrière fond, mais il est reconnu que l'animal doit être protégé en tant que tel (wegen seiner selbst)" (...) "Par 'animal', au sens où l'entend la présente loi, on comprendra donc tous les êtres vivants désignés comme tels par le langage courant comme par les sciences de la nature. Du point de vue pénal, on ne fera aucune différence, ni entre les animaux domestiques et d'autres types d'animaux, ni entre des animaux inférieurs et supérieurs, ou encore entre des animaux utiles et nuisibles pour l'homme".
(Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry)
"Hitler montrait peu de sympathie pour la cause végétarienne en Allemagne. Lorsqu'il arriva au pouvoir en 1933, il interdit toutes les sociétés végétariennes en Allemagne, arrêta leurs responsables et fit cesser de paraître la principale revue végétarienne publiée à Francfort. La persécution nazie força les végétariens allemands, une infime minorité dans un nation de carnivore, soit à quitter le pays, soit à vivre dans la clandestinité (...) Durant la guerre, l'Allemagne interdit toutes les organisations végétariennes dans les territoires qu'elle occupait, alors même qu'un régime végétarien aurait aidé à faire face à la pénurie de nourriture due à la dureté des temps"
(Eternal Trebinka - Charles Patterson 2002 )
Comment se fait-il qu'un tel mythe - Hitler végétarien - soit si répandu ? Pourquoi le fait que les organisations végétariennes aient été interdites, et des végétariens persécutés, est-il par contre été rayé de la mémoire collective ? Comment se fait-il que le mythe popularisé par Ferry, qui l'a conforté de son "autorité" - que les nazis étaient fondamentalement zoophiles - ait pu prendre aussi bien ? Pourquoi ne s'est-il trouver pratiquement personne avant Elisabeth Hardouin-Fugier pour contecter cette affirmation ?
Continuons : pourquoi persiste-t-on à croire malgré l'abondance de preuves contraires que les nazis avaient aboli la vivisection ? Le thème est classique, là encore et revient de façon lancinante. Il témoigne de toute évidence d'une volonté de croire que les nazis auraient remplacé les expérimentations sur animaux par des expérimentations sur des prisonniers. Une volonté de croire que se préoccuper du sort des non-humains aboutirait à des catastrophes monstrueuses pour les humains, bref, serait en quelque sorte "anti-humain". Une volonté d'une force telle qu'elle n'hésite pas à s'inventer des raisons de croire pour se satifaire.
De fait, l'argumentation de Ferry quant à la "dignité humaine" menacée par "l'amour des animaux" et sa réponse-repoussoir au nazisme ont été reprises universellement - de l'extrême gauche à l'extrême droite - pour salir les personnes qui se préoccupent de la condition animale. Le mythe est porteur, et semble être arrivé à point nommé ...
(Préface - Yves Bornardel in Luc Ferry ou le rétablissement de l'ordre, E.Hardouin Fugier, E.Reus et D Olivier ).
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Face à l'humanisme de politesse ...
"Comprenons-nous bien : je ne dis pas que la souffrance ne puisse avoir, dans certains cas, une signification éthique, que nous ne devions, par exemple, travailler autant que faire se peut au bonheur des autres, ou, à tout le moins, à ne pas leur causer de peines injustifiées. Simplement, cela ne va pas de soi et il faudrait aller plus loin, cerner davantage le poids éthique du plaisir et de la peine pour que la revendication d'un certain respect des animaux, ainsi moins dépendante d'une doctrine particulière (l'utilitarisme), reçoive une meilleure assise sur le plan philosophique".
Le critère de la liberté s'avère posséder un statut tout différent des autres critères évoqués par Singer (raison, langage, sociabilité, etc.). On pourrait sans doute montrer une certaine continuité dans la souffrance, dans l'intelligence, voire dans le langage; mais s'agissant de la liberté, les animaux et les hommes paraissent séparés par un abîme. Il porte même un nom : l'histoire, qu'il s'agisse de celle de l'individu (éducation) ou de celle de l'espèce (politique). Jusqu'à preuve du contraire les animaux n'ont pas de culture, mais seulement des moeurs ou des modes de vie et le signe le plus sûr de cette absence est qu'ils ne transmettent à cet égard aucun patrimoine nouveau de génération en génération. A moins de considérer, comme le fait la sociobiologie, que la culture humaine n'est elle aussi que l'expression d'une nature (mais dans ces conditions, pourquoi évolue-t-elle ? Pourquoi n'y a t-il pas une culture unique à l'espèce, comme c'est la cas pour les moeurs des abeilles et des fourmis ?), il faut bien prendre en compte cette différence spécifique, cette discontinuité radicale.
Comment répondre à la question sans cesse mise en avant par Singer : au nom de quel critère rationnel, ou même seulement raisonnable, pourrait-on prétendre dans tous les cas de figure devoir respecter davantage les humains que les animaux ? Pourquoi sacrifier un chimpanzé en bonne santé plutôt qu'un être humain réduit à l'état de légume ? Si l'on adoptait un critère selon lequel il y a continuité entre les hommes et les bêtes, Singer aurait peut-être raison de considérer comme "spéciste" la préférence accordée au légume humain. Si nous prenons en revanche la critère de la liberté, il n'est déraisonnable d'admettre qu'il nous faille respecter l'humanité même en ceux qui n'en manifestent plus que les signes résiduels. C'est ainsi que l'on continue de traiter avec égard un grand homme pour ce qu'il a été dans le passé lors même que les atteintes de l'âge lui ont ôté depuis longtemps les qualités qui avaient pu en faire un artiste, un intellectuel ou un politique de génie. Pour les mêmes raisons, nous devrions mettre la protection des oeuvres de culture au-dessus de celle des modes de vie naturels des animaux bien que, heureuse évidence, les deux ne s'excluent pas mutuellement. Car la préférence éthique accordée au règne de l'anti-nature sur celui de la nature ne nous dispense pas de réfléchir, et si possible de faire droit à la spécificité équivoque de l'animalité. (...)
Chacun sait ou finira par savoir que l'écologie, ou du moins l'écologisme, possède des racines douteuses et que les relents pétainistes du terroir n'y sont pas toujours absents. Faut-il pour autant que l'amour des hommes implique la haine de la nature ? Faut-il céder, parce que "les écologistes seraient des fascistes", au plaisir polémique de faire dépendre ostensiblement la preuve de son humanité du degré de mépris qu'on témoigne envers les plantes et les bêtes ? Je ne le crois pas, même si je sais déjà, les face-à-face idéologiques étant ce qu'ils sont, que le débat sur l'écologie prendra encore dans les années qui viennent cette forme caricaturale. (...)
Face au reproche adressé à la tradition de l'humanisme, qui ne serait qu'anthropocentrisme, "métaphysique de la subjectivité" dont la vérité serait la dévastation de la terre et la torture des animaux au sein d'un "monde de la technique", il est temps de montrer qu'un humanisme non cartésien échappe à l'alternative absurde dans laquelle l'écologisme voudrait nous enfermer : le "pas en arrière" ou la barbarie. Et puisque l'on demande parfois au philosophe qu'il tire des conséquences concrètes des distinctions qu'il établit, en voici une qui indique bien la ligne de démarcation avec la cartésianisme ; pourquoi ne pas s'inspirer, de ce qui a lieu au Canada, où des "comités d'éthique animale" sont chargés, dans les hôpitaux universitaires, de contrôler, et le cas échéant de modifier le protocole des expérimentations mettant en jeu la souffrance des animaux ? De quel droit, après tout, devrions-nous accepter passivement, comme allant de soi, que des scientifiques irresponsables puissent, dans le secret de leur laboratoire, se permettre en toute impunité les expériences les plus invraissemblables ? Je ne prétends pas que ce soit le cas général - encore qu'on ne compte pas les expériences dans lesquelles une très grande souffrance est infligée sans la moindre utilité à des milliers, voire à des millions d'animaux chaque année. Pourtant, il y a sans doute, chez la plupart des scientifiques, des règles de déontologie déjà en vigueur. Mais je ne vois pas ce que pourrait avoir de choquant le fait de s'assurer que ces règles sont observées dans la pratique et que n'importe quoi n'est pas possible, non seulement "à propos" des animaux, mais bel et bien envers eux.
Il m'a été donné d'examiner de près le compte rendu des séances du comité d'éthique animale de l'université de Québec : je dois avouer qu'après plusieurs centaines de pages de lecture, je n'y ai vu que des remarques intelligentes et des conseils utiles et tout bien pesé, c'est-à-dire une fois passées et dépassées les réactions premières, je suis convaincu qu'il n'y a rien de ridicule dans le fait de prescrire tel type d'analgésique ou telle manière, moins douloureuse, de tuer l'animal qui doit être disséqué - plutôt que de considérer qu'il n'y a là aucune matière à réflexion et que tout est permis.
On objectera que le respect des animaux est "projectif" au sens que les psychanalystes donnent à ce terme - ce pour moi il serait le propre de l'enfance. En un sens, ce n'est point faux. Encore faudrait-il percevoir que si l'homme ne peut pas ne pas se reconnaître, si peu que ce soit, dans l'équivocité de l'animal, ce n'est pas seulement par l'effet d'une projection psychologique, mais bien philosophique, parce que l'analogon de la liberté ne peut jamais laisser tout à fait indifférent celui que le XVIIIè siècle eût nommé un "homme de goût". Freud disait de ce dernier qu'il doit renoncer, fût-ce à regret, au plaisir des jeux de mots. J'ajouterai aussi aux corridas, et autre jeux du même ordre. Entre le "laisser-être", la Gelassenheit heideggérienne et l'action "civilisatrice" impérieuse des cartésiens, il nous faut un concept synthétique. Et si le respect circonscrit que nous devons aux animaux, loin d'être inscrit dans la nature, loin d'être obéré par la civilisation, était en ce sens affaire de politesse et de civilité ? (...)
(Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry)
Des objets et non des sujets de droit
Dire que les animaux possèdent des "intérêts" est déjà discutable, même si on peut leur reconnaître la capacité d'éprouver du plaisir ou de la peine; mais l'affirmer des arbres, des rochers ou de la biosphère toute entière, n'est pas d'évidence céder à un animaisme comparable à celui qui présidait, au Moyen Age, à l'instruction des procès de sauterelles ou de charançons ? Il y a, au principe même des raisonnements qui alimentent le fondamentalisme une insurmontable faute logique. Elle porte un nom : la "contradiction performative". Le modèle en est founi par ce type de proposition : "j'étais sur un bateau qui a fait naufrage et il n'y a pas eu de survivants". Le contenu de l'énoncé est en contradiction avec les conditions de son énonciation. Cette discordance se retrouve dans le discours juridique des écologistes profonds : s'imaginant que le bien est inscrit dans l'ordre des choses, ils en viennent à oublier que toute valorisation, y compris celle de la nature, est le fait des hommes et que par conséquent toute éthique normative est en quelque façon humaniste et anthropocentriste. L'homme peut décider d'accorder un certain respect à des entités non humaines, à des animaux, à des parcs nationaux, à des monuments ou à des oeuvres de culture : ces derniers restent toujours, qu'on le veuille ou non, des objets et non des sujets de droit.
(Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry)
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