Albert Schweitzer reste un des rares théologiens chrétiens ayant préché une éthique de pitié pour l'animal et plus généralement du respect de la vie, de toute vie. Beaucoup de violences bafouent l'idéal moral : chasse, corridas, élevage concentrationnaire où l'animal n'est plus un être vivant mais une matière première, abus d'une expérimentation souvent inutile ou cruelle etc. Il prends soin d'aider l'être en détresse, fut-il ver de terre égaré après la pluie sur le chemin ou l'insecte tombé à l'eau. Schweitzer va jusqu'à affirmer que pour l'homme vraiment moral toute vie est sacrée et même celle qui du seul point de vue humain paraît la plus inférieure...
(Et si l'aventure humaine devait échouer - Théodore Monod, 2000)
Le
respect de la vie / Respecter les animaux
/ La
volonté de vivre
Un
idéal éthique et spirituel / Les ouvriers
de la défense
animale
Philosophie
et éthique du respect de l'animal
"Le Respect de la vie"
"Nous naviguions lentement à contre-courant, cherchant
notre voie, non sans peine, parmi les bancs de sable. c'était
la saison sèche. Assis sur le pont d'une des remorques, indifférent
à ce qui m'entourait, je faisais effort pour saisir cette
notion élémentaire et universelle de l'éthique
que ne nous livre aucune philosophie. Noircissant page après
page, je n'avais d'autre dessein que de fixer mon esprit sur ce
problème qui toujours se dérobait. Deux jours passèrent.
Au soir du troisième, alors que nous avancions dans la lumière
du soleil couchant, en dispersant au passage une bande d'hippopotames,
soudain m'apparurent, sans que je les eusse pressentis ou cherchés,
les mots 'Respect de la vie'. La porte d’airain avait cédé.
La piste était apparue à travers le fourré.
Je savais maintenant que la conception du monde qui nous incline
à dire oui au monde et oui à la vie, avec tous les
idéaux de civilisation qu’elle porte, se trouve fondée
dans la pensée."
La
grande lacune de l'éthique jusqu'à présent
est qu'elle croyait n'avoir affaire qu'à la relation de l'homme
à l'égard des humains. Mais en réalité,
il s'agit de son attitude à l'égard de l'Univers et
de toute créature qui est à sa portée. L'homme
n'est moral que lorsque la vie en soi, celle de la plante et de
l'animal aussi bien que celle des humains, lui est sacrée,
et qu'il s'efforce d'aider dans la mesure du possible toute vie
se trouvant en détresse".
(Albert
Schweitzer - Ma vie et ma pensée - 1931)
Définition de l'éthique
Qu'est ce que l'éthique, sinon
l'ensemble de la responsabilité subjective sans limite,
intensive et étendue à toute vie à
l'intérieur de la sphère d'influence de l'homme,
responsabilité que, s'étant intérieurement
libéré du monde, il ressent au fond de lui-même
et cherche à exercer autour de lui. Elle a son origine
dans l'affirmation du monde et de la vie, et c'est dans
la négation de la vie par le renoncement qu'elle
se réalise. Elle est reliée par le dedans
au vouloir optimiste. Désormais, la foi au progrès
ne pourra plus jamais se détacher de l'éthique
comme une roue mal ajustée se détache d'une
charrette. Toutes deux tournent autour du même axe
sans pouvoir se séparer.
Le principe fondamental de l'éthique, qui, tout à
la fois, s'impose à la pensée comme une nécessité,
possède un contenu réel et entretient avec
la réalité des contacts permanents, vivants,
et objectifs, ce principe s'appelle : dévouement
à la vie par respect pour la vie.
(La
civilisation et l'éthique - Albert Schweitzer) |
L'emprise du respect de la vie
Au premier abord, il peut sembler que le respect de la vie soit
quelque chose de trop général et de trop peu vivant
pour fournir les éléments d'une éthique valable.
Mais la pensée n'a pas à se demander si ses expressions
auront une résonance plus ou moins vivante, elle doit seulement
se soucier qu'elles atteignent leur but et aient une vie en elles.
Quiconque subit l'influence du respect de la vie ne tardera pas
à sentir, grâce aux exigences de cette éthique,
quelle flamme couve sous ces expressions en apparence abstraites.
L'éthique du respect de la vie est l'éthique de l'amour,
élargie jusqu'à l'universel. Elle est l'éthique
de Jésus, reconnue comme une nécessité de la
pensée.
Pour
l'homme véritablement moral, toute vie est sacrée,
même celle qui, du point de vue humain, semble inférieure.
Il n'établira de distinction que sous la contrainte de la
nécessité, notamment lorsqu'il faudra choisir, entre
deux vies, laquelle préserver laquelle sacrifier. Dans toutes
ces décisions, il aura conscience d'agir subjectivement et
arbitrairement et (de) porter la responsabilité de la vie
sacrifiée.
Placé,
comme tous les êtres vivants, devant ce dilemne de la volonté
de vie, l'homme est constamment forcé de conserver sa propre
vie, et la vie en général, aux dépens d'autres
vies. S'ils a été touché par l'éthique
du respect de la vie, il ne lèse ni ne détruit de
vie que par une nécessité à laquelle il ne
peut se soustraire; jamais il n'y consent intérieurement.
(Albert
Schweitzer - Ma vie et ma pensée - 1931)
Communier
dans la souffrance
"Lorsqu'on
me demande si je suis pessimiste ou optimiste, je réponds
qu'en moi la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l'espoir
sont optmistes.
Je suis pessimiste lorsque je sens tout le poids de ce qui, selon
notre entendement, semble dénué de raison dans le
cours des évènements du monde. Ce n'est qu'à
travers de rares instants que je me suis senti pleinement heureux
d'être en vie. Je ne pouvais m'empêcher d'éprouver
toute la souffrance que je voyais autour de moi, non seulement celle
des hommes, mais celle de toutes les créatures.
Je n'ai jamais essayé de me dérober à cette
communion dans la souffrance. il me semblait aller de soi que nous
devons tous aider à porter le fardeau de douleur qui pèse
sur le monde. Dès le temps où je fréquentais
le lycée, je m'étais rendu compte qu'aucune explication
du mal qui règne en ce monde ne pourrait jamais me satisfaire,
et qu'on aboutissait toujours à des arguties de sophistes,
ne visant à rien d'autre qu'à permettre aux hommes
d'éprouver moins vivement la souffrance de ce qui les entoure.
Qu'un penseur tel que Leibniz ait peu émettre la conclusion
pitoyable que le monde n'est certes pas bon, mais tout de même
le meilleur parmi les mondes possibles, m'est toujours demeuré
incompréhensible.
Cependant si occupé que je fusse du problème du mal
et de la souffrance en ce monde, je ne me suis jamais perdu en méditations
mélancoliques à ce sujet. Je me suis attaché
à l'idée qu'il était donné à
chacun de nous de faire cesser un peu cette souffrance. Peu à
peu j'ai été amené à penser que tout
ce que nous pouvions comprendre de ce problème, c'est qu'il
nous faut suivre la voie de ceux qui veulent apporter la délivrance."
(Albert
Schweitzer - Ma vie et ma pensée - 1931)
Respecter les animaux
"Nous
restons complètement étrangers au sort des animaux
et la plupart d'entre nous perdent tout sentiment de responsablilité
devant les souffrances que les hommes civilisés leur infligent.
Certains calment leur conscience en se disant qu'il existe bien
des Sociétés de protection des animaux et une politique
qui veille au respect de la loi. Mais celui qui regarde autour de
lui sera tiré de sa quiétude lorsqu'il se rendra compte
de tout ce qui se passe et que personne ne se mobilise sérieusement
pour dénoncer des scandales quotidiens.
Tous
par exemple, nous étions sûrs et certains que dans
nos abattoirs tout se passe selon les règles, tant dans le
slogan "Strasbourg, ville modèle à tous égards"
s'était profondément infiltré dans nos esprits.
Nous étions tous convaincus qu'à l'abattoir les animaux
étaient sacrifiés avec un maximum de précautions
qui leur ôtent toute appréhension et évitent
les souffrances inutiles - jusqu'à ce que, l'été
dernier, quelqu'un soit allé voir de plus près et
ait publié le résultat de son enquête. Et voilà
que nous apprenons que nos abattoirs sont un véritable enfer
pour les bestiaux et les procédés employés
sont indignes d'une institution moderne...
Ce
qui fait justement frémir aujourd'hui, c'est que la cruauté
des hommes ne vient pas seulement et simplement de leur insouciance,
mais de la nécessité économique de gagner leur
pain. Les tortionnaires ne sont pas les seuls coupables, mais, avec
eux, tous ceux qui les contraignent à user de ces traitements
barbares.
L'hiver dernier, au moment de la fonte des neiges, il m'est arrivé
d'appeler un sergent de ville pour lui demander d'exhorter un livreur
de charbon - dont le cheval tombait presque d'épuisement
- à chercher une bête de renfort. La conversation s'engagea
avec le charretier : il savait bien que par ce temps, le cheval
souffrirait ; si cela n'avait tenu qu'à lui, il n'aurait
chargé la voiture qu'à moitié, mais ces messieurs
du bureau se moquent bien du temps et des conditions : il s'agit
de livrer tant et tant de sacs par journée et qui trouve
à redire n'a qu'à se faire voir ailleurs.
N'avez-vous
jamais en été entendu meugler des boeufs et des vaches
entassés dans les wagons à bestiaux ? les naïfs
croient que c'est par ...ennui ! Mais celui qui connaît le
langage des animaux sait bien que c'est de faim et de soif qu'ils
hurlent. En apprenant depuis combien de temps ces bestiaux voyagent
sans avoir reçu la moindre nourriture ni la moindre eau,
ses chevaux se dressent sur sa tête et longtemps après
que le train a quitté la gare, ils entendent encore les cris
des bêtes assoiffées et affamées.
La
parole de l'apôtre Paul est terriblement vraie ; "L'angoisse
des créatures n'aura jamais de fin...". Lorsque
le regard plonge jusqu'au fond de l'abîme de souffrances que
les hommes imposent aux animaux, il se voile d'une ombre qui obscurcit
les joies les plus innocentes. La nature nous pose une énigme
insondable: pourquoi les êtres vivants sont-ils des sources
de malheurs les uns pour les autres, pourquoi leur vie s'écoule-t-elle
avec une si cruelle indifférence, pourquoi sont-ils inaccessibles
à la pitié ? Nous restons sans ressources devant ce
mystère et tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous
efforcer à combattre les erreurs criantes.
En
général, nous ne parlons pas de ces choses, nous les
enfouissons au fond de l'âme. Mais parfois l'indignation nous
étouffe, nous voudrions la clamer, tant nous sommes bouleversés
par cette peine obscure, comme si nous entendions s'élever
de toutes part le gémissement de cette créature qui
implore la délivrance".
(Albert
Schweitzer - 1908, Strasbourg in 'Anthologie Humanisme et Mystique
- 1995, Albin Michel)
"Je viens de tuer un moustique qui voletait
autour de moi à la lumière de la lampe. En Europe
je ne le tuerais pas, même s'il me dérangeait. Mais
ici, où il propage la forme la plus dangereuse du paludisme,
je m'arroge le droit de le tuer, même si je n'aime pas le
faire. Le plus important, c'est que nous nous mettions tous à
réfléchir à la question de savoir quand il
est permis de nuire et de tuer... un grand pas sera franchi quand
les hommes commenceront à réfléchir et parviendront
à la conclusion qu'ils ont le droit de nuire et de tuer seulement
quand la nécessité l'exige".
(Lettre
inédite d'Albert Schweitzer du 4 mai 1951 in Le respect de
la vie - Bernard Kaempf)
La
volonté de vivre
Pour
Descartes,
toute philosophie part de cet axiome : "Je pense, donc je suis."
Avec un pareil point de départ, étroit et arbitraire,
la philosophie tombe irrémédiablement dans l'abstraction.
Elle ne trouve pas d'ouverture vers l'éthique et reste prisonnière
d'une conception morte du monde et de la vie. La vraie philosophie
doit avoir comme point de départ la conviction la plus immédiate
et la plus compréhensible de la conscience, à savoir
: "je suis vie qui peut vivre, entouré de vie qui veut
vivre". il ne s'agit pas là d'un aphorisme ingénieux.
Chaque jour et à chaque heure cette conviction m'accompagne.
A tout instant de ma prise de conscience des choses, elle se dresse
à nouveau devant moi. Il en jaillit sans arrêt, comme
d'une sève remontant de racines toujours vivantes, une conception
du monde et de la vie pleine de vigueur, englobant toutes les manifestations
de l'Etre. Elle fait naître en nous le sens éthique
de notre union mystique avec l'être.
De même que mon propre vouloir-vivre implique une aspiration
à continuer à vivre et à connaître cette
exaltation mystérieuse du vouloir-vivre qu'on appelle joie,
ainsi que la peur de l'anéantissement et de l'altération
mystérieuse du vouloir-vivre qu'on appelle douleur; de même
aussi le vouloir-vivre qui m'entoure comprend ces mêmes mouvements,
qu'il puisse le manifester vis-à-vis de moi ou qu'il reste
sans voix.
L'éthique consiste donc à me faire éprouver
par moi-même la nécessité d'apporter le même
respect de la vie à tout le vouloir-vivre qui m'entoure autant
qu'au mien. C'est là le principe fondamental de la morale
qui doit s'imposer nécessairement à la pensée.
Le bien, c'est de maintenir et de favoriser la vie; le mal c'est
de détruire la vie et de l'entraver.
(La
civilisation et l'éthique - Albert Schweitzer)
Un
idéal éthique et spirituel
Mais
une chose est claire. Là où la collectivité
a une emprise plus forte sur l'individu que l'individu sur la collectivité,
c'est la décadence, parce que la grandeur dont tout dépend,
c'est-à-dire la valeur intellectuelle et morale de l'individu,
est alors nécessairement entravée. Il en résulte
un appauvrissement de la pensé et de la moralité de
la société toute entière, qui la rend incapable
de comprendre et de résoudre les problèmes auxquels
elle doit faire face. Tôt ou tard, elle s'effondre en catastrophe.
Puisque nous en sommes là, c'est aux individus à prendre
plus fortement conscience de la grandeur de leur mission et à
remplir de nouveau la fonction qu'ils sont seuls à pouvoir
assumer, à savoir mettre sur pied un idéal éthique
et spirituel. Si cet appel n'est pas entendu par un grand nombre
d'individualités, rien ne pourra nous sauver.
Une opinion publique nouvelle devra se former sans intervention
officielle. L'opinion publique actuelle n'est entretenue que par
la presse, la propagande, les organisations et les pressions exercées
par le pouvoir et par l'argent qui se mettent à sa disposition.
A cette propagation artificielle des idées doit s'en opposer
une autre, naturelle, d'homme à homme, basée uniquement
sur la justesse de la pensée et la receptivité de
l'auditeur à la vérité. Sans arme, à
la façon des premiers combattants de l'esprit, elle devra
affronter sa rivale qui marche contre elle comme Goliath contre
David, avec l'armure puissante des temps d'aujourd'hui.
(Albert
Schweitzer - Ma vie et ma pensée - 1931)
Devenons les ouvriers de
la délivrance animale
Il arrive que les hommes se laissent trop facilement
décourager à la pensée que l'individu isolé
ne peut rien faire, et ils en viennent, la plupart d'entre nous,
à vouloir fermer les yeux et se boucher les oreilles pour
ne rien savoir de ces misères: ils s'imaginent qu'en leur
tournant le dos dans leur vie quotidienne, elles cessent d'exister.
Ce point de vue est faux et lâche. L'individu isolé
peut au contraire faire beaucoup (...) Ce qu'on vous demande est
vraiment modeste : aucun sacrifice ni de temps ni d'argent, mais
seulement ne pas rester un spectateur passif et élever la
voix à la place des créatures qui ne savent parler,
afin de ne pas ressembler au Lévite de la parabole. Mais
je remarque chez les autres et chez moi-même que nous nous
y prenons souvent avec maladresse pour défendre la cause
des animaux : nous nous mettons en colère, nous injurions
et morigénons, ce qui semble alors donner raison à
ceux qui nous reprochent en se fâchant de nous mêler
de ce qui ne nous regarde pas et que nous ne connaissons pas ! Une
parole mieux placée et plus aimable n'aurait suscité
de telles réactions négatives. Il faut se souvenir
des paroles de l'apôtre: "la charité est patiente,
elle est bienveillante; la charité n'est pas envieuse, elle
ne se vante pas, ne s'irrite pas et ne fait rien d'inconvenant..."
Notre but est d'éveiller la conscience des hommes: vous n'y
arriverez pas prétendant vous ériger en juges, mais
plutôt en vous présentant comme un requérant.
Même si l'interpellé riposte et si vous croyez n'avoir
rien obtenu, la requête fait son chemin, pénètre
l'esprit jusqu'à ce qu'un jour la lumière y jaillisse.
Si tous, tant que nous sommes, nous faisions chacun notre devoir,
nous réussirions à changer beaucoup de choses (...)
ne vous détournez pas en disant : "C'est plus fort que
moi, je ne peux pas voir çà!" - mais inquiétez-vous
et osez prononcer le mot qui convient (...). Telle est la petite
requête que je vous adresse en ce temps de l'Avent pour que
nous devenions les ouvriers de la délivrance des animaux
...
(Sermon du troisième
dimanche de l'Anvent, 1908)
La philosophie et éthique
du respect de l'animal
La philosophie européenne
n'a apporté aucun soutien au mouvement en faveur de la protection
des animaux. Ou elle considère ces marques des compassion
envers les animaux comme une forme de sensiblerie, qui n'aurait
rien à voir avec une éthique rationnelle, ou elle
ne lui concède qu'une importance secondaire. Pour Descartes,
les bêtes ne sont que des machines. Elles n'ont pas besoin
de notre compassion. Le moraliste anglais Jeremy Bentham considérait
la bonté envers les animaux comme un entraînement à
la bonté envers les humains. Kant s'exprima d'une manière
analogue. Il insistait sur l'idée que l'éthique n'englobe
que les devoirs des hommes dans leurs relations entre eux.
Cette conviction de principe, la philosophie européenne continue
à la maintenir, même quand ici ou là elle montre
de la sympathie pour le mouvement de protection des animaux. Elle
ne se résout pas à franchir un pas décisif
pour considérer que l'attitude de bonté envers les
animaux réponds à une exigence de l'éthique,
exactement de la même manière que l'attitude bonté envers les hommes. (...)
Très souvent on pose la question : pourquoi la compassion
pour la vie animale n'a-t-elle pas fait l'objet d'un commandement
du christianisme, alors que la loi juive contient déjà
maintes dispositions en faveur des bêtes ? Il faut en chercher
l'explication dans le fait que le christianisme primitif vivait
dans l'attente de la fin imminente du monde et que par conséquent
le jour est proche où toute créature sera délivrée
de ses souffrances. C'est de cette aspiration de toute créature
à une libération prochaine que parle l'apôtre
Paul dans son Epître aux Romains (VIII, 18-24). Dans ces versets,
il exprime sa profonde commisération pour les créatures.
Mais comme la fin du monde naturel, avec ses souffrances et ses
misères, est envisagée à brève échéance,
le souci de la protection des animaux entre aussi peu en ligne de
compte que l'abolition de l'esclavage. C'est ainsi que le commandement
chrétien de l'amour n'exige pas expressément la compassion
pour les animaux, bien qu'à vrai dire elle y soit contenue.
Tout homme non prévenu et réfléchi ne peut
faire autrement que de témoigner de l'amour, non seulement
aux hommes, mais également aux animaux. Comme nous n'attendons
plus que les créatures soient libérées de leurs
souffrances par la fin du monde toute proche, nous sommes entraînés
par le commandement de l'amour que nous portons en nous, dans notre
coeur et notre esprit, et Jésus a exprimé, à
donner libre cours à notre sentiment de compassion envers
les animaux et, chaque fois que la possibilité se présente,
à leur venir en aide et à leur épargner des
souffrances.
Voilà comment nous, Européens et descendants d'Européens,
nous en sommes arrivés - quoique la pensée philosophique
dominante ne nous y ait nullement disposés - à nous
tourner vers la question de notre comportement et de notre responsabilité
à l'égard de toutes les créatures et à
ajouter aux exigences de l'amour du prochain celle de l'amour des
bêtes.
Nous concédons volontiers à la pensée chinoise
et à la pensée hindoue le mérite d'avoir soulevé
avant nous le problème des rapports entre l'homme et les
autres êtres vivants - et à leur morale d'avoir fixé,
pour ces rapports, le principe des devoirs et des responsabilités
qui incombent aux hommes. Mais en même temps nous croyons
pouvoir constater que nos efforts actuels pour amener à la
conscience, par nos paroles et nos actions, le principe de responsabilité
de l'homme envers tout ce qui vit ne manquent pas d'importance non
plus et qu'ils sont susceptibles de donner de nouvelles impulsions
à l'éthique des Chinois et à celle des Hindous.
On ne peut affirmer que ces éthiques aient apporté
la vraie solution au problème des rapports de l'homme avec
les animaux. A ce point de vue, elles présentent des lacunes
et ne peuvent nous satisfaire. Le mérite de l'éthique
chinoise réside en ceci qu'elle plaide pour une compassion
naturelle et active envers les créatures souffrantes. Mais
elle est loin de soulever le problème dans toute son ampleur
philosophique. aussi ne fut-elle pas capable d'éduquer le
peuple à une bonté véritable envers les animaux.
Très tôt, la pensée chinoise s'est figée
en une scolastique et s'en est tenue à l'héritage
laissé par les anciens penseurs, au lieu de l'actualiser.
L'éthique hindoue, dans ses considérations sur l'homme
et l'animal, présente des insuffisances également.
Elle ordonne seulement, par compassion, de ne pas tuer et de ne
pas nuire, mais non de secourir activement. Le difficile problème
de savoir si l'homme peut réellement éviter de tuer
et de nuire n'est pas posé et donc pas traité. L'homme
est laissé dans l'illusion qu'en s'abstenant de tuer et de
nuire, il obéit au commandement de l'ahimsa (non-violence).
L'éthique néglige de l'éduquer et de l'amener
à prendre conscience de tout le poids de ses responsabilités
envers tout ce qui vit.
La philosophie tend à se représenter l'éthique
comme un système bien ordonné de devoirs et de lois
faciles à appliquer. Mais dès que nous reconnaissons
de quelque manière le principe de l'amour, nous aboutissons,
même en le fixant sur l'homme seulement, à une éthique
de responsabilités et de devoirs élargis à
l'infini. L'amour ne se réglemente pas. Il ordonne absolument.
Chacun de nous doit décider par lui-même, subjectivement,
jusqu'où il peut aller dans l'exécution des commandements
illimités de l'amour, sans toutefois renoncer à sa
propre existence, et ce qui lui incombe de sacrifier de sa propre
vie et de son bonheur au service de la vie et du bonheur d'autrui.
Que l'éthique, dès lors que l'on reconnaît le
principe de l'amour, échappe à toute réglementation,
on serait tenté de se le dissimuler, s'il était vrai
que ce principe ne s'applique qu'aux hommes. Mais si l'on accorde
à l'étendre à toutes les créatures,
on admettra du même coup que l'éthique n'a pas de limites
et on ne pourra plus se refuser à l'évidence que de
par son essence elle nous charge de responsabilités et de
devoirs sans fin.
Parce que l'extension du principe de l'amour à l'ensemble
des créatures représente pour l'éthique une
véritable révolution, la philosophie renâcle
à s'engager dans ce sens. Elle aimerait s'en tenir à
une éthique qui, par des commandements clairs et raisonnables,
sans exigences excessives, dicte aux hommes la conduite à
suivre envers leurs prochains et envers la société.
Celui qui examine sérieusement le problème de la compassion
pour les animaux sait qu'il est facile de prêcher les bons
sentiments en terme généraux, mais infiniment plus
difficile d'établir les règles de son application
dans les cas concrets. Il ne s'agit pas uniquement de savoir dans
quelles conditions l'existence ou le bien-être d'une créature
peuvent être sacrifiés à l'existence et aux
besoins des hommes, mais aussi de voir comment trancher la question
du sacrifice d'une créature à une uatre créature.
Comment justifier, par exemple, que pour nourrir les oiseaux qu'on
a recueillis on attrape des insectes ? Quel principe invoquer pour
décider le sacrifice d'une multitude d'êtres vivants
au bénéfice d'une autre ainsi privilégiée
?
L'éthique qui veut nous enseigner le respect et l'amour de
toute vie doit en même temps nous ouvrir les yeux sans ménagements
sur la nécessité, à laquelle on se trouve soumis
de mille façons, de tuer et de nuire, et elle ne doit pas
nous dissimuler les conflits qui en résultent sans cesse,
pour peu que nous soyons des hommes lucides, résolus à penser ce que nous faisons.
Comme elle perçoit instinctivement les incroyables difficultés
où s'embarrase l'éthique, lorsqu'on étend la
loi de l'amour à tous les êtres vivants, la philosophie
européenne a toujours cherché, juqu'à notre
époque, à s'en tenir au principe de base, selon lequel
l'éthique ne concerne que le comportement de l'homme envers
ses semblables et la société à ne voir dans
l'obligation d'étendre sa sollicitude à tout ce qui
vit qu'un élément surajouté à l'édifice
de la morale véritable. Certes, la philosophie ne peut ignorer
qu'elle entre ainsi en contradiction avec notre sensibilité
naturelle. Mais elle préfère cela, plutôt que
que de se risquer à s'engager dans une éthique de
devoirs et de responsabilités sans frontières.
Toutefois elle s'accroche ainsi à une position perdue d'avance.
La conscience ne peut se soustraire à une éthique
de l'amour et du respect pour toute vie. Il faudra que la philosophie
abandonne l'ancienne éthique aux limites étroitement
humaines et qu'elle reconnaisse la valeur d'une éthique globale,
élargie au-delà de l'humain. En revanche, les partisans
de l'amour pour toute créature doivent mesurer les difficultés
que soulève leur éthique et se résoudre à
ne pas jeter un voile sur les inévitables conflits qui éprouvent
chacun de nous.
Chercher dans tous les cas concrets une application de l'éthique
du respect pour toute vie, telle est la lourde tâche qui s'impose
à notre époque.
(La
philosophie et la question du droit des animaux, Albert Schweitzer)
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