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Éprouver
de la compassion, c'est devenir un être moral. Sympathiser
avec la nature entière, c'est le véritable état
du sage sur cette terre... Une compassion sans bornes à l'égard
de tous les être vivants, voilà le plus solide, le
plus sûr garant de la moralité ; avec cela, il
n'est pas besoin de casuistique. Celui qui en est pénétré
ne blessera sûrement ni ne lésera personne, ne fera
de mal à personne, mais il aura bien plutôt des égards
pour chacun, pardonnera à chacun, aidera chacun de tout son
pouvoir, et toutes ses actions porteront l'empreinte de la justice
et de l'amour du prochain. En revanche, qu'on essaie de dire :
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"Cet homme est vertueux, mais il ne connaît pas la pitié" ;
ou bien : "C'est un homme injuste et méchant, cependant
il est très compatissant", et la contradiction est évidente.
Chacun son goût : mais, pour moi, je ne sais pas de plus
belle prière que celle qui termine les anciennes pièces
de théâtre indoues : "Puissent tous les êtres
vivants rester exempts de douleurs !" Voilà le
noeud de la doctrine éthique de Schopenhauer, telle qu'il
la déduit dans le Fondement de la morale. La base
de la morale est donc la sympathie vive, ardente, se traduisant
en pitié, en charité affective.
(Préface d'Auguste Dietrich, 1908 d'Ethique
Droit et Politique - A.Schopenhauer)
"Gobineau
(1), dans son livre sur les Races humaines,
a nommé l'homme « l'animal méchant par
excellence », jugement qui soulève des protestations,
parce qu'on se sent atteint par lui; il a néanmoins raison.
L'homme est en effet l'unique animal qui inflige des douleurs aux
autres sans but déterminé. Les autres animaux ne le
font jamais que pour apaiser leur faim, ou dans l'ardeur de la lutte.
On répète toujours que le tigre tue plus qu'il ne
mange ; il n'égorge toutefois qu'avec l'intention de
se repaître, et c'est le cas de dire, en employant l'expression
française, que "ses yeux sont plus grands que son estomac".
Aucun animal ne torture uniquement pour torturer ; mais l'homme
le fait, et ceci constitue le caractère diabolique, infiniment
pire que le caractère simplement bestial. Il a déjà
été question de la chose en grand ; elle n'est pas
moins évidente en petit, comme chacun a l'occasion quotidienne
de l'observer. Par exemple, deux jeunes chiens jouent ensemble,
spectacle pacifique et charmant. Un enfant de trois à quatre
ans arrive, et ne manque guère de les frapper aussitôt
de son fouet ou de son bâton, montrant ainsi qu'il est déjà
"l'animal méchant par excellence". Les si fréquentes
taquineries sans but et les mauvaises plaisanteries découlent
aussi de cette source. Vient-on, je suppose, à exprimer son
mécontentement au sujet d'un dérangement ou de tout
autre petit désagrément, il ne manquera pas de gens
qui vous les imposeront uniquement pour cette raison : animal
méchant par excellence ! Ceci est tellement certain,
qu'on doit se garder de manifester son déplaisir de petits
ennuis ; et même, à l'inverse, sa satisfaction de petites
choses. Dans ce dernier cas, les gens feront comme ce geôlier
qui, ayant découvert que son prisonnier était parvenu,
avec beaucoup de peine, à apprivoiser une araignée
et y trouvait un grand plaisir, l'écrasa sur-le-champ :
animal méchant par excellence ! Voilà pourquoi
tous les animaux craignent instinctivement l'aspect et même
la trace de l'homme, de "l'animal méchant par excellence".
En cela l'instinct ne les trompe pas : l'homme seul, en effet,
fait la chasse à la proie qui ne lui est ni utile ni nuisible."
(Ethique, Droit et politique - Arthur Schopenhauer
- 1851)
(1)
Le comte de Gobineau (Joseph-Arthur) (1816 - 1882)
"Quelle
jouissance particulière n'éprouvons-nous pas à
voir n'importe quel animal vaquer librement à sa besogne,
s'enquêter de sa nourriture, soigner ses petits, s'associer
à des compagnons de son espèce, etc…, en restant
absolument ce qu'il est et peut être ! Ne fût-ce
qu'un petit oiseau, je puis le suivre de l'oeil longtemps avec plaisir.
Il en est de même d'un rat d'eau, d'une grenouille, et, mieux
encore, d'un hérisson, d'une belette, d'un chevreuil ou d'un
cerf.
Si
la vue des animaux nous charme tant, c'est surtout parce que nous
goûtons une satisfaction à voir devant nous notre propre
être si simplifié .
Il y a
seulement une créature menteuse : l'homme. Chaque autre
créature est vraie et sincère, car elle se montre telle
qu'elle est et se manifeste comme elle se sent. Une expression emblématique
ou allégorique de cette différence fondamentale, c'est
que tous les animaux se manifestent sous leur forme naturelle; cela
contribue beaucoup à l'impression si heureuse que cause leur
vue. Elle fait toujours battre mon coeur de joie, surtout si ce sont
des animaux en liberté. L'homme, au contraire, par son vêtement,
est devenu une caricature, un monstre ; son aspect, déjà
repoussant pour ce motif, l'est plus encore par la pâleur qui
ne lui est pas naturelle, comme par toutes les suites répugnantes
qu'amènent l'usage contre nature de la viande, les boissons
spiritueuses, les excès et les maladies. L'homme se tient là
comme une tache dans la nature ! "
(Ethique, Droit et politique - Arthur Schopenhauer
- 1851)
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