Des
innocents persécutés
Depuis le début de ce drame, j'ai écouté
tous les discours, j'ai lu tout ce que j'ai pu trouver et j'ai été
frappé par le fait que, jamais, les soi-disant "spécialistes"
qui ont pris la parole n'ont parlé de la vache comme d'une
créature vivante. Encore aujourd'hui, ils ne parlent que
des menaces qui pèsent sur l'homme. Pour moi c'est une horreur
parce que nous occultons complètement la responsabilité
que nous avons dans cette situation. Nous créons la souffrance
animale et nous la banalisons, nous n'avons même plus de sensibilité.
J'ai
été frappé par cela au cours d'un stage que
j'ai organisé à la maison. Il y avait une douzaine
de stagiaires dont trois étaient Africains. Je les ai emmenés
visiter un élevage de porcs non loin d'ici. Nous avons été
reçus par un homme charmant qui nous a fait visiter sa porcherie
avec une grande fierté.
Nous nous sommes attardés près
d'une mère truie qui était sanglée par terre,
attachée de façon à ce qu'elle puisse faire
téter ses petits sans risquer de les écraser. C'était
très pratique, très rationnel, un véritable
libre service disposé à la bonne hauteur. Pendant
le premier âge des petits cochons, la mère reste sanglée
ainsi sans pouvoir bouger. Plus tard, on lui enlève ses petits,
on les nourrit dans une nursery où on les force afin de pouvoir
les abattre le plus tôt possible. Je vous l'assure, c'est
un spectacle terrifiant.
Si j'avais eu affaire à une brute, je ne me serais pas étonné
mais le propriétaire de cette porcherie "modèle"
était, je vous le répète, un homme charmant,
courtois, parfaitement bien élevé. Il nous a expliqué
qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement sous peine de devoir
mettre la clé sous la porte. C'est comme cala aujourd'hui
dans l'élevage moderne, qu'il s'agisse des porcs, des poules,
des veaux, des dindes ou des oies et j'en oublie. J'ajoute que,
parmi les stagiaires, seuls les Africains ont été
indignés, affirmant que l'homme n'avait pas le droit de traiter
ainsi ses animaux.
Ce que je trouve effrayant, c'est la banalisation de cette souffrance.
Au nom de la rentabilité, on fabrique de véritables
camps de concentration, on enferme par exemple des veaux dans des
cadres pour que leur viande soit blanche et je ne parle pas du sort
que nous faisons subir aux malheureuses poules pondeuses. Comment
voulez-vous que les oeufs, la viande ou le lait soient bon pour
l'homme dans ces conditions ?
Ces animaux domestiques nous ont aidés à traverser
les millénaires, ils nous ont accompagnés dans notre
destin, ils nous ont donné leur chair, leurs oeufs, leur
cuir, leur lait, leur force et leur fidélité. Et nous
les avons atrocement trahis. Nous ne les percevons plus comme des
êtres vivants, nous nous arrogeons en quelque sorte un statut
privilégié sur toute la création et sur toutes
les créatures. Nous nous donnons le droit de les brutaliser,
de les faire souffrir de mille et mille façons. Je trouve
cela lâche car nous avons affaire à l'innocence. Face
à l'homme, les animaux sont des innocents persécutés.
Revenons à la vache. Nous avons du mal à le croire
aujourd'hui mais, dans le passé, elle a eu droit à
un véritable honorifique. Pour nous en tenir à l'Afrique,
elle a été considérée comme sacrée
par de nombreux peuples, les Peuls ou les Tutsis par exemple. Voyez
ces vaches magnifiques avec leurs petites têtes sauvages surmontées
d'une grande lyre si imposante. Voyez leurs yeux comme s'ils étaient
fardés de khôl. Ne dirait-on pas qu'elles sont prêtes
à toutes les jubilations. Leurs pasteurs voient en elles
un mystère, des êtres qui ont un lien avec l'invisible
et qui peuvent intercéder pour l'humanité. Voyez ce
que la vache est devenue dans le monde d'aujourd'hui : une marchandise
et rien de plus. Je vois là un véritable sacrilège
!
(Le chant de la Terre, Pierre Rabhi)
Cultiver
la compassion
Il
faudrait repartir à zéro, partir de la conscience
et surtout de la compassion. Nous devons comprendre que notre intelligence
n'est pas faite pour dominer mais pour aimer. Si nous n'avons pas
la compassion, nous sommes l'horreur de la planète.
J'ai souvent le sentiment que nous vivons à l'envers. Notre
notion du temps, par exemple, est erronée. Nous avons l'impression
qu'il passe et que nous, nous restons immobile à le regarder.
Quand on dit cela aux Africains, ils nous répondent : "Ce
n'est pas vrai, c'est nous qui passons." Réfléchissez
à cela et vous comprendrez à quel point c'est vrai.
Si nous vivions cela nous aurions un notion du temps beaucoup plus
juste. De la même façon, nous sommes persuadés
que la Terre appartient à l'homme mais c'est faux, la Terre
ne nous appartient pas, c'est nous qui appartenons à la Terre.
Un jour, je mourrai et je n'emporterai rien avec moi.
La Terre, nous sommes là pour la protéger, la cultiver
et certainement pas pour l'exploiter. Quand je pense que nous avons
remplacé ce beau mot de paysan par celui d'exploitant agricole
! C'est un véritable contre-sens et c'est tragique. Cela
me met hors de moi. Nous ne sommes pas là pour dominer ou
exploiter les plantes ou les animaux mais pour les aimer.
Je rencontre beaucoup de chrétiens et je suis toujours étonné
de voir à quel point la plupart d'entre eux sont insensibles
aux vraies valeurs de la nature. Ils ont vis-à-vis d'elle
une attitude de propriétaires, de dominateurs. Alors que,
j'en suis persuadé, être religieux, c'est être
sensible à la nature, à l'animal, aux arbres, aux
plantes. J'en ai vraiment assez de toutes ces proclamations qui
mettent l'être humain au-dessus de tout, qui lui donnent le
droit de faire ce qu'il veut de la Terre, des plantes, des animaux,
des océans... Alors que l'histoire est incroyablement destructrice
et sanglante.
Si nous ne revenons pas au sacré, nous sommes perdus. Cela
d'autant plus que l'homme a aujourd'hui des moyens terrifiants pour
imposer sa loi et détruire cette nature au sein de laquelle
il est immergé. La véritable éducation devrait
avant tout rendre les jeunes conscients de cet aspect sacré
de la nature. Cela devrait être une priorité absolue
et, dans ce domaine j'ai le regret de dire que les religions n'ont
pas joué leur rôle. J'ai échangé des
lettres avec Théodore Monod. A ses yeux, le christianisme
n'a rien fait pour nous apprendre à aimer les animaux, les
plantes, la nature. Il nous a au contraire pousser à nous
ériger en dominateurs. Vous voyez le résultat.
Personnellement dans les débats publics, je fais mon possible
pour aider les hommes à prendre de plus en plus conscience
de leur responsabilité à l'égard de la nature
et des animaux. Je mets toujours en avant le fait que nous sommes
totalement en transgression. J'affirme que les créatures
qui nous entourent ont autant de droits que nous. Je ne vois pas
pourquoi nous aurions seuls le droit d'exister. J'invite les êtres
humains à cesser d'être des prédateurs et à
regarder les bêtes avec gratitude pour tout ce qu'elles nous
donnent. Moi, je ne cesse de m'émerveiller. Lorsque je vois
voler un aigle, j'éprouve une bouleversante émotion,
un sentiment fou de liberté.
Je ne dis pas que tous les hommes doivent devenir végétariens
du jour au lendemain mais je voudrais, lorsqu'ils doivent sacrifier
un animal pour s'en nourrir, qu'ils fassent comme les Amérindiens
en lui manifestant leur gratitude et en évitant toute souffrance
inutile. Croyez-moi cela changerait tout. Si nous pouvions déjà
cesser d'imposer aux animaux des souffranecs inutiles. Il m'est
arrivé de voir des corridas à la télévision
et j'ai été horrifié. C'est quelquechose de
lâche. Voir cette pauvre bête qu'on n'arrête pas
d'agacer, les banderilles... Voir la vanité de l'homme face
à ce malheureux animal. Il m'est arrivé de souhaiter
que le taureau ait, pour une fois, le dessus. Mais dans ce cas,
on vole au secours du matador et on tue le taureau comme s'il était
coupable, alors qu'il est innocent. C'est fou.
Je vous l'ai déjà dit, je crois, mais il m'arrive
d'imaginer la fête qu'il y aura chez les éléphants,
les rhinocéros, les baleines, chez tous les animaux si l'espèce
humaine disparaissait, victime de sa propre folie.
L'homme n'est pas l'être supérieur qu'il croit être.
Il n'est vraiment supérieur que lorsqu'il cultive cette vertu
trop rare qu'est la compassion.
(Le chant de la Terre, Pierre Rabhi)
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