"J'eus une révolte, mais
une révolte furieuse ; et puis tout à coup
j'ouvris les yeux comme lorsque l'on s'éveille ; et je compris
que Dieu est méchant. Pourquoi avait-il tué mes enfants
? J'ouvris les yeux, et je vis qu'il aime tuer. Il n'aime que ça,
monsieur. Il ne fait vivre que pour détruire ! Dieu, monsieur,
c'est un massacreur. Il lui faut tous les jours des morts. Il en
fait de toutes les façons pour mieux s'amuser. Il a inventé
les maladies, les accidents, pour se divertir tout doucement le
long des mois et des années ; et puis, quand il s'ennuie,
il y a les épidémies, la peste, le choléra,
les angines, la petite vérole ; est-ce que je sais tout ce
qu'a imaginé ce monstre ? Ça ne lui suffisait pas
encore, ça se ressemble, tous ces maux-là ! et il
se paye des guerres de temps en temps, pour voir deux cent mille
soldats par terre, écrasés dans le sang et dans la
boue, crevés, les bras et les jambes arrachés, les
têtes cassées par des boulets comme des oeufs qui tombent
sur une route.
Ce n'est pas tout. Il a fait les hommes qui s'entre-mangent. Et
puis, comme les hommes deviennent meilleurs que lui, il a fait les
bêtes pour voir les hommes les chasser, les égorger
et s'en nourrir. Ça n'est pas tout. Il a fait les tout petits
animaux qui vivent un jour, les mouches qui crèvent par milliards
en une heure, les fourmis qu'on écrase, et d'autres, tant,
tant que nous ne pouvons les imaginer. Et tout ça s'entre-tue,
s'entre-chasse, s'entre-dévore, et meurt sans cesse. Et le
bon Dieu regarde et il s'amuse, car il voit tout, lui, les plus
grands comme les plus petits, ceux qui sont dans les gouttes d'eau
et ceux des autres étoiles. Il les regarde et il s'amuse.
- Canaille, va !"
(Moiron, Guy de Maupassant)
Amour
Je
viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion.
Il l'a tuée, puis il s'est tué, donc il l'aimait.
Qu'importent Il et Elle? Leur amour seul m'importe; et il ne m'intéresse
point parce qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, ou
parce qu'il m'émeut ou parce qu'il me fait songer, mais parce
qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un étrange
souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour comme apparaissaient
aux premiers chrétiens des croix au milieu du ciel.
Je suis né avec tous les instincts
et les sens de l'homme primitif, tempéré par des raisonnements
et des émotions de civilisé. J'aime la chasse avec
passion; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le
sang sur mes mains, me crispent le coeur à le faire défaillir.
Cette
année-là, vers la fin de l'automne, les froids arrivèrent,
brusquement, et je fus appelé par un de mes cousins, Karl
de Rauville, pour venir avec lui tuer des canards dans les marais,
au lever du jour. Mon cousin, gaillard de quarante ans, roux, très
fort et très barbu, gentilhomme de campagne, demi-brute aimable,
d'un caractère gai, doué de cet esprit gaulois qui
rend agréable la médiocrité, habitait une sorte
de ferme-château dans une vallée où coulait
une rivière. Des bois, couvraient les collines de droite
et de gauche, vieux bois seigneuriaux où restaient des arbres
magnifiques et où l'on trouvait les plus rares gibiers à
plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais
ne viennent en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient
presque infailliblement dans ces branchages séculaires comme
s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de forêt des
anciens temps demeuré là pour leur servir d'abri en
leur courte étape nocturne.
Dans la vallée, c'étaient
de grands herbages arrosés par des rigoles et séparés
par des haies; puis, plus loin, la rivière, canalisée
jusque-là, s'épandait en un vaste marais. Ce marais,
la plus admirable région de chasse que j'aie jamais vue,
était tout le souci de mon cousin qui l'entretenait comme
un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le couvrait,
le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait tracé d'étroites
avenues où les barques plates, conduites et dirigées
avec des perches, passaient, muettes, sur l'eau morte, frôlaient
les joncs, faisaient fuir les poissons rapides à travers
les herbes et plonger les poules sauvages dont la tête noire
et pointue disparaissait brusquement.
J'aime l'eau d'une passion désordonnée:
la mer, bien que trop grande, trop remuante, impossible à
posséder, les rivières si jolies, mais qui passent,
qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout où palpite
toute l'existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais,
c'est un monde entier sur la terre, monde différent, qui
a sa vie propre, ses habitants sédentaires, et ses voyageurs
de passage, ses voix, ses bruits et son mystère surtout.
Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant,
parfois qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur
ces plaines basse couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des
roseaux, les étranges feux follets, le silence profond qui
les enveloppe dans les nuits calmes ou bien les brumes bizarres,
qui traînent sur les joncs comme des robes de mortes, ou bien
encore l'imperceptible clapotement, si léger, si doux, et
plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
du ciel, qui fait ressembler les marais à des pays de rêve,
à des pays redoutables cachant un secret inconnaissable et
dangereux.
Non. Autre chose s'en dégage, un
autre mystère plus profond, plus grave, flotte dans les brouillards
épais, le mystère même de la création
peut-être! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse,
dans la lourde humidité des terres mouillées sous
la chaleur du soleil, que remua, que vibra, que s'ouvrit au jour
le premier germe de vie?
J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait
à fendre les pierres.
Pendant le dîner, dans la grande salle
dont les buffets, les murs, le plafond étaient couverts d'oiseaux
empaillés, aux ailes étendues, ou perchés sur
des branches accrochées par des clous, éperviers,
hérons, hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours,
faucons, mon cousin pareil lui-même à un étrange
animal des pays froids, vêtu d'une jaquette en peau de phoque,
me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette nuit
même.
Nous devions partir à trois heures
et demie du matin, afin d'arriver vers quatre heures et demie au
point choisi pour notre affût. On avait construit à
cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter
un peu contre le vent terrible qui précède le jour,
ce vent chargé de froid qui déchire la chair comme
des scies, la coupe comme des lames, la pique comme des aiguillons
empoisonnés, la tord comme des tenailles, et la brûle
comme du feu.
Mon cousin se frottait les mains: "Je
n'ai jamais vu une gelée pareille disait-il, nous avions
déjà douze degrés sous zéro à
six heures du soir." J'allai me jeter sur mon lit aussitôt
après le repas, et je m'endormis à la lueur d'une
grande flamme flambant dans ma cheminée.
A trois heures sonnantes on me réveilla.
J'endossai, à mon tour, une peau de mouton et je trouvai
mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. Après avoir
avalé chacun deux tasses de café brûlant suivies
de deux verres de fine champagne, nous partîmes accompagnés
d'un garde et de nos chiens: Plongeon et Pierrot.
Dès les premiers pas dehors, je me
sentis glacé jusqu'aux os. C'était une de ces nuits
où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient
résistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne s'agite;
il est figé, immobile; il mord, traverse, dessèche,
tue les arbres, les plantes, les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes
qui tombent des branches sur le sol dur, et deviennent durs aussi,
comme lui, sous l'étreinte du froid.
La lune, à son dernier quartier,
toute penchée sur le côté, toute pâle,
paraissait défaillante au milieu de l'espace, et si faible
qu'elle ne pouvait plus s'en aller, qu'elle restait là-haut,
saisie aussi, paralysée par la rigueur du ciel. Elle répandait
une lumière sèche et triste sur le monde, cette lueur
mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, à la
fin de sa résurrection.
Nous allions, côte à côte,
Karl et moi, le dos courbé, les mains dans nos poches et
le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppées de laine
afin de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée
ne faisaient aucun bruit; et je regardais la fumée blanche
que faisait l'haleine de nos chiens.
Nous fûmes bientôt au bord du
marais, et nous nous engageâmes dans une des allées
de roseaux secs qui s'avançaient à travers cette forêt
basse.
Nos coudes, frôlant les longues feuilles
en rubans, laissaient derrière nous un léger bruit,
et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais été,
par l'émotion puissante et singulière que font naître
en moi les marécages. Il était mort, celui-là,
mort de froid, puisque nous marchions dessus, au milieu de son peuple
de joncs desséchés.
Tout à coup, au détour d'une
des allées, j'aperçus la hutte de glace qu'on avait
construite pour nous mettre à l'abri. J'y entrai, et comme
nous avions encore près d'une heure à attendre le
réveil des oiseaux errants, je me roulai dans ma couverture
pour essayer de me réchauffer.
Alors, couché sur le dos, je me mis
à regarder la lune déformée, qui avait quatre
cornes à travers les parois vaguement transparentes de cette
maison polaire.
Mais le froid du marais gelé, le
froid de ces murailles, le froid tombé du firmament me pénétra
bientôt d'une façon si terrible, que je me mis à
tousser.
Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude:
"Tant pis si nous ne tuons pas grand-chose aujourd'hui, dit-il,
je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous allons faire du feu."
Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.
On en fit un tas au milieu de notre hutte
défoncée au sommet pour laisser échapper la
fumée; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
claires de cristal, elles se mirent à fondre, doucement,
à peine,comme si ces pierres de glace avaient sué.
Karl, resté dehors, me cria: "Viens donc voir!"
Je sortis et je restai éperdu d'étonnement. Notre
cabane, en forme de cône, avait l'air d'un monstrueux diamant
au coeur de feu poussé soudain sur l'eau gelée du
marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, celles de
nos chiens qui se chauffaient.
Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri
errant, passa sur nos têtes. La lueur de notre foyer réveillait
les oiseaux sauvages.
Rien ne m'émeut comme cette première
clameur de vie qu'on ne voit point et qui court dans l'air sombre,
si vite, si loin, avant qu'apparaisse à l'horizon la première
clarté des jours d'hiver. Il me semble à cette heure
glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporté par les plumes
d'une bête est un soupir de l'âme du monde!
Karl disait: "Eteignez le feu. Voici
l'aurore."
Le ciel en effet commençait à
pâlir, et les bandes de canards traînaient de longues
taches rapides, vite effacées, sur le firmament.
Une lueur éclata dans la nuit, Karl
venait de tirer; et les deux chiens s'élancèrent.
Alors, de minute en minute, tantôt
lui et tantôt moi, nous ajustions vivement dès qu'apparaissait
au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et
Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient des bêtes
sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.
Le jour s'était levé, un jour
clair et bleu; le soleil apparaissait au fond de la vallée
et nous songions à repartir, quand deux oiseaux, le col droit
et les ailes tendues, glissèrent brusquement sur nos têtes.
Je tirai. Un d'eux tomba presque à mes pieds. C'était
une sarcelle au ventre d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus
de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce fut une plainte courte,
répétée, déchirante; et la bête,
la petite bête épargnée se mit à tourner
dans le bleu du ciel au-dessus de nous en regardant sa compagne
morte que je tenais entre mes mains.
Karl, à genoux, le fusil à
l'épaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant qu'elle fût
assez proche.
- Tu as tué la femelle, dit-il, le
mâle ne s'en ira pas.
Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait
toujours et pleurait autour de nous. Jamais gémissement de
souffrance ne me déchira le coeur comme l'appel désolé,
comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans l'espace.
Parfois, il s'enfuyait sous la menace du
fusil qui suivait son vol; il semblait prêt à continuer
sa route, tout seul à travers le ciel. Mais ne s'y pouvant
décider il revenait bientôt pour chercher sa femelle.
- Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera
tout à l'heure.
Il approchait, en effet, insouciant du danger,
affolé par son amour de bête, pour l'autre bête
que j'avais tuée.
Karl tira; ce fut comme si on avait coupé
la corde qui tenait suspendu l'oiseau. Je vis une chose noire qui
tombait; j'entendis dans les roseaux le bruit d'une chute. Et Pierrot
me le rapporta.
Je les mis, froids déjà, dans
le même carnier... et je repartis, ce jour-là, pour
Paris. (Amour, trois pages du
livre d'un chasseur paru dans Gil Blas, 1886, Guy de Maupassant)
Les
oies sauvages
Tout
est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant
Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.
Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur
!
Elle approche, elle vient : c'est la tribu des oies.
Ainsi qu'un trait lancé, toutes le cou tendu,
Allant toujours plus vite en leur vol éperdu,
Passent, fouettant le vent de leurs ailes sifflantes.
Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
Déjà les océans, les bois et les déserts,
Comme pour exciter leur allure trop lente,
De moment en moment jette son cri perçant.
Comme un double ruban la caravane ondoie,
Bruit étrangement et par le ciel déploie
Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.
Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
Engourdis par le froid, cheminent gravement.
Un enfant en haillons en sifflant les promène,
Comme de lourds vaisseaux balancés lentement,
Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
Ils érigent leur tête ; et regardant s'enfuir
Les libres voyageurs au travers de l'espace
Les captifs tout à coup se lèvent pour partir ;
Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
Et dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
A cet appel errant, se lever grandissantes
La liberté première au fond du coeur dormant,
La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige, ils courent effarés
Et jetant par le ciel des cris désespérés,
Ils répondront longtemps à leurs frères sauvages.
(Des vers, Guy de Maupassant)
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