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"Depuis
une quinzaine d'années, l'ethnologue prend davantage conscience
que les problèmes posés par la lutte contre les préjugés
raciaux reflètent à l'échelle humaine un problème
beaucoup plus vaste et dont la soluton est encore plus urgente ;
celui des rapports entre l'homme et les autres espèces vivantes,
et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre
sur le premier plan si on ne s'attaquait aussi à lui sur
l'autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir
de l'homme envers ses pareils n'est qu'un cas particulier du respect
qu'il devrait ressentir pour toute forme de vie.
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En isolant l'homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l'en séparent, l'humanisme occidental hérité de l'Antiquité et de la Renaissance l'a privé d'un glacis protecteur et, l'expérience du dernier et du présent siècles le prouve, l'a exposé sans défense à des assauts fomentés dans la place-forte elle-même.
Il
a permis que soit rejetées, hors des frontières arbitrairement
tracées, des fractions chaque fois plus prochaines d'une
humanité à laquelle on pouvait d'autant plus facilement
refuser la même dignité qu'au reste, qu'on avait oublié
que si l'homme est respectable, c'est d'abord comme être vivant
plutôt que comme seigneur et maître de la création
: première reconnaissance qui l'eût contraint à
faire preuve de respect envers tous les êtres vivants."
(Allocution de Claude Levi-Strauss à
l'UNESCO en 1971)
"C'est maintenant (...) qu'exposant les
tares d'un humanisme décidément incapable de fonder
chez l'homme l'exercice de la vertu, la pensée de Rousseau
peut nous aider à rejeter l'illusion dont nous sommes, hélas
! en mesure d'observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes
les funestes effets. Car n'est ce pas le mythe de la dignité
exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature
elle-même une première mutilation, dont devaient inévitablement
s'ensuivre d'autres mutilations ? On a commencé par couper
l'homme de la nature, et par le constituer en règne souverain;
on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable,
à savoir qu'il est d'abord un être vivant. Et, en restant
aveugle à cette propriété commune, on a donné
champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu'au terme des
quatre derniers siècles de son histoire l'homme occidental
ne put-il comprendre qu'en s'arrogeant le droit de séparer
radicalement l'humanité de l'animalité, en accordant
à l'une tout ce qu'il retirait à l'autre, il ouvrait
un cycle maudit, et que la même frontière, constamment
reculée, servirait à écarter des hommes d'autres
hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours
plus restreintes le privilège d'un humanisme corrompu aussitôt
né pour avoir emprunté à l'amour-propre son
principe et sa notion."
(Anthropologie structurale, Deux, Claude-Lévi-Strauss)
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