Armand Farrachi

 
Auteur, essayiste français
 

- Pitié pour la condition animale (Le Monde Diplomatique)



- Quand la science et l'industrie nous font croire n'importe quoi.

Chaque fois que le coeur ou la raison poussent à s'indigner des cruautés infligées à des êtres sensibles pour des motifs qui les dépassent, économiques, scientifiques ou politiques, il est heureux qu'un spécialiste se dresse quelque part pour rétablir la vérité contre les préjugés. Faute de travaux approfondis ou d'études poussées, les ignorants, les imbéciles ou les naïfs ont, par exemple, tendance à croire spontanément qu'une poule, une simple poule, préfère courrir au soleil, gratter la terre, battre des ailes et se percher plutôt que de piétiner dans une cage en fer ou le jour ne s'aventure jamais. Par bonheur, les savants, ou plutôt, ainsi qu'ils aiment à se présenter eux-mêmes, "les membres de la communauté scientifique", qui se sont penchés sur la question des instrumenst adéquats et des méthodes éprouvées, sont là pour le détromper.
Après avoir étudié "de longues années", et (selon l'expression du magazine professionnel La France agricole) de façon "relativement sophistiquée", le comportement de plusieurs groupes de poules, des membres de cette communauté scientifique ont constaté qu'elles manifestaient en semi-liberté une tendance à l'agressivité et parfois au cannibalisme, alors qu'en cage elles se contentaient de s'arracher leurs propres plumes. Les chercheurs, qui n'auront donc jamais trouvé de poules qu'en situation de conflit et en état de stress, en viendraient vite à éliminer d'office le facteur liberté pour se demander si elles n'éprouveraient pas un plus grand "bien-être" en captivité. Dans leur langage, il faut le savoir, "le bien-être d'un animal est jugé satifaisant s'il se sent en sécurité, n'éprouve pas de douleur, ne présente pas de symptôme d'ennui ou de frustration".
La comparaison impose l'évidence : les poules préfèrent les cages.
En exagérant à peine, la question ne serait donc même pas de se demander comment une poule parvient à survivre en si dure captivité, mais bien de prouver scientifiquement qu'entre la basse-cour et la batterie industrielle la poule préfère la cage. Il n'y aura bientôt plus lieu de s'étonner qu'à l'aube du XXIème siècle, dans une société "avancée", de haut niveau culturel, scientifique et technique, on se propose de prouver et d'imprimer, en toutes lettres, noir sur blanc, dans des publications officielles destinées à informer ou à convaincre, qu'un être vivant à qui la nature a donné des membres pour courir, des ailes pour voler, un bec pour picorer, lorsqu'il a le choix entre la liberté et la détention, préfère être incarcéré.
Ce que prouvent d'abord, dans leur ambition de faire autorité, de tels résultats, c'est une confiance à peu près illimitée en un processus d'abrutissement collectif, surlequel il faudra revenir. C'est aussi que l'objectif à peine dissimulé de l'économie mondialisée est de soumettre le vivant aux conditions de l'industrie. C'est encore que la science est de plus en plus souvent appelée à la rescousse pour définir une faculté d'adaptation optimale aux pires contraintes du productivisme. Ce ne sera d'ailleurs pas la première fois, ni, assurément, la dernière, que les membres les plus zélés de la communauté scientifique voudront savoir jusqu'où peuvent être exactement reculées les limites du supportable, dans une perspective d'application rationnelles, systématiques et normatives dont on commence à suggérer qu'elles pourraient être assimilées à un "bien-être".
En ce sens, le sort des poules, qui ne vivent plus nulle part à l'état sauvage, qui n'ont plus aucun milieu naturel pour les accueillir, augure si bien du nôtre, au moins à titre symbolique, que le malheureux volatile ne figure ici que comme métaphore. Aux yeux de l'économie fanatisée, le vivant en général et l'humain en particulier ont été, sont ou seront logés, c'est le cas de le dire, à la même enseigne, ainsi qu'on aura que trop vite et trop souvent l'occasion de le vérifier.

Puisqu'il est donc possible de prouver que les poules préfèrent les cages, et aussi, précisions-le que les veaux préfèrent être enchaînés tout seuls dans l'obscurité (faute de quoi ils se piétinent), que les porcs préfèrent être garrottés dans l'ordure (sinon ils s'entre-dévorent), il y a tout lieu de croire que, en y mettant l'application nécessaire, on prouverait tout aussi bien que les otaries préfèrent les cirques, les orques les bassins, les poissons les bocaux, les lapins les clapiers ou les loups les enclos. Allons plus loin. Après des études convenablement menées et "relativement sophistiquées", certains n'iraient-ils pas jusqu'à prétendre que les Indiens préfèrent vivre dans des réserves, les juifs ou Tziganes dans des camps de concentration, que les Noirs préfèrent voyager dans la soute des navires, avec les fers aux pieds et un carcan au cou, ainsi qu'ils en administrent encore aujourd'hui la preuve en préférant s'entassser par dizaines dans des rafiots de fortune pour fuir des pays où, laissés en liberté et livrés à eux-mêmes, ils n'ont que trop tendance à s'entredéchirer ? Tel était en tout cas l'argument avancé par les esclavagistes du XIXème siècle : la servitude protégeait les nègres des guerres tribales, des mutilations rituelles et du cannibalisme, ce qui promouvait l'esclavage en mission "humanitaire", pour reprendre une des expressions les mieux portés aujourd'hui. (...)
Si les poules préfèrent les cages (on ne le soulignera jamais assez), on ne voit pas pourquoi les humains ne préfèreraient pas les conditions qui leur sont faites, aussi pénibles, aussi outrageantes soient-elles, à une liberté dont ils ne sauraient faire bon usage et qu'ils retourneraient contre eux-mêmes. Il suffirait de leur expliquer éventuellement de leur prouver, qu'ils n'ont rien à espérer de mieux que les règles imposées par d'autres, et qu'il leur en cuirait bien davantage à vouloir les changer ou s'en affranchir.


(Les poules préfèrent les cages , Armand Farrachi)

 

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